Mirco Bercelli
Atelier Eveil Ludique

"D’ici deux ans, je veux développer ce langage que je cherche, avec un code qui m’est propre. J’aimerais être reconnu, non pas par le grand public, mais en tout cas dans le monde de l’upcycling. Dans mon idéal, l’avenir c’est de consommer “petit et local”, grâce à l'implication des nouveaux acteurs favorisant la réduction de l’impact négatif de l’industrie de la mode.

Peux-tu te présenter rapidement ?

Je m’appelle Mirco Bercelli, j’ai bientôt 32 ans. Il y a un an j’ai lancé Atelier Eveil Ludique, une marque d’upcycling parisienne. Je recycle des vêtements dans les friperies et les Emmaüs. Mon but est de développer un langage, c’est à dire de trouver de nouveaux concepts, de nouvelles pièces à créer sans forcément développer d’énormes séries.

Comment en es-tu arrivé à t’intéresser à la mode ?

Très jeune, il y avait tous ces codes hyper associés au sport qui ne me correspondaient pas vraiment. Au collège, certains font du foot, d’autres du skate, moi c’était le BMX. L’univers du vélo a fortement joué sur mes goûts vestimentaires de l’époque. Avec le temps, je me suis intéressé à beaucoup de choses, dont l’écologie. La mode était déjà omniprésente autour de moi et en mélangeant ces deux influences, j’en suis arrivé à l’upcycling.

Quel est le nom de ta marque ?

Le nom de ma marque est Atelier Eveil Ludique. C’est une série de mots que je n’aime pas du tout, qui ressemble à une expression parentale condescendante et naïve. T’envoies tes gamins à la crèche, ils font un atelier éveil ludique avec de la pâte à modeler, juste pour s’occuper et sans aucun but particulier.

C’est un peu la vision que j’ai des gens autour de moi, qui sont dans une société hyper cadrée. Tu vas à l’école, tu fais des études, t’as un job de bureau. Quand ils regardent ce que je fais, ils considèrent que je suis sorti de ce cycle et que je “joue avec de la pâte à modeler”. C’est une expression que pourraient utiliser certaines personnes qui me regardent de loin.

C’est utile d’avoir ce nom car tu n’as pas d’attente d’une marque qui s’appelle comme ça, je peux faire ce que je veux. En ce moment, j’ai un logo de type metal car j’en écoute beaucoup. J’ai envie de retranscrire cet univers en contradiction directe avec cette expression “d’atelier éveil ludique”, qui reflète plutôt l’enfance. Ça me permet d’expérimenter, de faire des fringues pour femmes ou pour mecs, de faire de l’upcycling… il n’y a pas de code. L’idée est d’être plus libre.

Qui sont tes plus grands modèles et inspirations ?

Khanijo, avec qui j’ai bossé quand j’étais en Inde. C’est un mec qui vient de New Delhi et qui a fait un stage à Paris. Le choc culturel entre New Delhi et Paris est fou, ce qu’il fait est très intéressant. Il ne répond pas forcément à une mode parisienne, il expérimente. Il a construit son business tout seul et aujourd’hui il fait des Fashion Week. C’est un pote à moi, quand je vois d’où il vient, je vois ce qu’il a réalisé et je trouve ça impressionnant. 

Il y a aussi Yohji Yamamoto, qui a un peu la même histoire. C’est un mec qui est parti de rien au Japon, qui est venu à Paris et qui a construit quelque chose d’énorme.

D’où viennent tes inspirations pour tes créations ?​

J’ai commencé à m’intéresser à la mode quand j’étais ado. J’écoutais déjà beaucoup de métal, un univers où la mode est tabou. C’est un truc que tout le monde accepte, mais dont personne ne parle. Les cheveux longs, les vestes en jean ou en cuir, les t-shirts de groupe… tous ces codes sont hyper réglementés mais ceux qui occupent cette communauté n’en parlent pas.

J’avais toujours l’impression d’être en marge, je faisais du BMX, on était une dizaine dans ma ville à en faire et on voyait les choses d’un œil extérieur. J’ai passé pas mal de temps à analyser la manière dont les gens se fringuaient.

Et puis il y a eu des déclics, comme par exemple les premières collections du collectif VETEMENTS. Ils observent la manière de s’habiller des gens et avec une prise de recul, ils parviennent à modifier les codes pour en faire quelque chose de visuellement intéressant. J’ai réalisé que toutes ces idées qui me traversent l’esprit depuis si longtemps sont fondées, qu’on peut faire de ces observations quotidiennes quelque chose de stylistique.

Quelles sont les étapes essentielles lorsque tu te lances dans un projet ?

Je travaille actuellement sur ma manière de procéder. Auparavant, j’allais en friperie, je regardais les fringues et je me demandais comment utiliser la pièce. Maintenant, j’essaie de faire l’inverse. Mon intention première est de dessiner, pour ensuite traduire ces dessins et en faire des vêtements. Le sujet de ma collection actuelle est de reprendre les codes que j’avais quand j’étais ado, puis de les façonner pour créer des fringues.

J’essaie de développer plusieurs variantes à partir d’une seule idée, afin de trouver la pièce la plus intéressante esthétiquement et qui se rapproche le plus de ma vision. C’est aussi pour cette raison que la notion d’upcycling est essentielle : l’expérimentation est primordiale. Si j’effectuais des tests avec des vêtements neufs, j’en aurais sur la conscience.

Une fois le test fait, je passe au shooting photo. Avant cette étape, j’ai déjà en tête la manière dont je veux styliser la pièce, mais le shooting est un exercice qui me permet de valider mes idées.

As-tu une pièce favorite dans tes collections ?

Je ne parlerais pas de collection car je n’ai pas réalisé un ensemble de pièces simultanément. Esthétiquement, c’est le cuir pour lequel j’ai travaillé avec la tatoueuse parisienne Tttristesse. On a tatoué sur des vestes en cuir avec un pistolet aérographe. On voulait retransmettre l’art du tatouage dans les fringues. L’objectif était de dégager une esthétique tribale revisitée, qui rappelle les années 2000. On a designé un scorpion avec le symbole Yin Yang.

Techniquement, c’est le bombers. Avant de le créer, je l’avais en tête pendant deux mois. Le fait de me poser, de le faire seul, de galérer avec les épaisseurs, le découpage, la fermeture éclair… c’était un vrai challenge parce que jusqu’ici j’avais fait des coutures plus simples.

Les deux pièces représentent des heures de travail. le processus de fabrication prend beaucoup de temps, ce que l’on ne réalise pas forcément quand on regarde les pièces dans leur ensemble. Le but est de redonner une vie à des pièces dont personne ne veut.

ATELIER EVEIL LUDIQUE : Tttristesse Leather Coat
ATELIER EVEIL LUDIQUE : Split MA-1 style bomber jacket

Comment communiques-tu ?

Principalement sur Instagram. Je travaille avec des jeunes influenceurs qui possèdent l’image que je souhaite développer, ça me permet aussi de me faire un réseau.

Quels sont tes projets pour cette année ?

Développer une nouvelle collection. Je voudrais aborder un thème particulier que j’aimerais décliner en une dizaine de looks. L’objectif est de réaliser cette collection pour le milieu de l’année 2021. On photographiera tout ça avec Tristan Popescu, alors gardez les yeux ouverts.

Et quelles sont tes ambitions pour l’avenir ?

D’ici deux ans, je veux développer ce langage que je cherche, avec un code qui m’est propre. J’aimerais être reconnu, non pas par le grand public, mais en tout cas dans le monde de l’upcycling. Je pense que l’upcycling a un avenir devant lui, beaucoup de marques se développent en ce moment. Les consommateurs seront de plus en plus nombreux. Dans mon idéal, l’avenir c’est de consommer “petit et local”, grâce à l’implication des nouveaux acteurs favorisant la réduction de l’impact négatif de l’industrie de la mode.

Quels sont tes designers préférés ?

Juun.J, Miguel Adrover, et Andrea Crews. Le collectif parisien GAMUT m’intéresse aussi beaucoup. Enfin, je dirais Sevali, un maître de l’upcycling haute couture. Il fait des blousons en cuir à partir de sacs à main, il développe des fringues en utilisant des vieux sièges d’autobus… Il a des idées de génie.

Peut-on d’ores et déjà acheter tes pièces ? 

Oui, depuis mon site www.atelier-eveil-ludique.com/

Collection S/S 2020, Andrea Crews
Collection S/S 2021, Sevali

La création mode est-elle un art ?

Si tu crées des fringues comme H&M, non. Je dirais que toute la réflexion créative, la culture, les années d’études nécessaires à créer des pièces intéressantes rendent la création mode artistique.

Que veux-tu que les gens ressentent en portant tes vêtements ?

Je ne veux pas qu’ils aient l’impression d’être flashy ou remarqués, ce qui compte c’est qu’ils se sentent en confiance, qu’ils s’affirment ou affirment quelque chose.

Si tu étais un film que tu pourrais associer à la mode ?

Je peux vous en citer deux. Sayat Nova “La couleur de la grenade”, c’est un film arménien visuellement très intéressant. Les sapes sont incroyables, les chemises m’ont bien marqué. L’autre, c’est Ran, de Akira Kurosawa. Toutes les tenues de samouraïs qui y figurent sont hyper travaillées.

Sayat Nova “La couleur de la grenade”, de Sergueï Paradjanov. 1969
Ran, de Akira Kurosawa. 1985

Des conseils à donner aux jeunes créateurs qui souhaitent lancer leur marque ?

Allez-y, tout simplement. C’est tout ce que je me dirais si je me parlais quand j’avais 20 ans.