François Laurendeau
Paris | Maison Geneviève

"Les gens qui portent mes pièces, je veux qu’ils les portent sans craindre de s’échouer sur le sol, ou contre un mur, dans un état d’ébriété… Le fait de ne pas avoir peur de salir sa petite veste, ou son petit accessoire, ça me touche vraiment. Je veux donner un sentiment de liberté à celui qui porte mon vêtement."

Peux-tu te présenter rapidement ?

Je m’appelle François Laurendeau, j’ai étudié en licence d’économie avant de me lancer dans la mode. J’étais parti pour faire du marketing de luxe, mais dès la fin de la première année, j’ai finalement fait un stage chez une couturière. Je suis resté avec elle pendant deux ans, et ça m’a permis d’entrer directement en deuxième année à Esmod. Après ça, j’ai fait un stage chez Coltesse chez qui je travaille toujours. Aujourd’hui, je développe des collections, je manage également des stagiaires. C’est pas mal car c’est une boite à taille humaine, et ça me permet d’appliquer les bonnes pratiques à Maison Geneviève, ma marque. J’essaie de voir ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins. Il y a le Directeur Artistique, une autre personne en charge des collections, et moi.

Comment gérer ce travail chez Coltesse et en parallèle Maison Geneviève ?

Au départ, je travaillais quatre jours par semaine chez Coltesse, et maintenant je suis passé à deux jours. Ça me permet d’avoir un emploi du temps plus organisé. Quand je suis là, on avance sur des sujets beaucoup plus précis, et ça améliore notre organisation. Quand tu fais un peu de tout, tu peux être amené à faire n’importe quoi

Ta marque s'appelle donc Maison Geneviève, tu peux nous en dire plus sur ce nom ?

« Maison » car a l’origine on était deux, et l’objectif était de ressembler des gens autour de ce projet, notamment des artistes. C’est une chose que j’aimerais développer plus tard, mais pour le moment je me concentre sur la marque. « Geneviève » car je voulais donner au nom de ma marque une connotation ancienne et classique. Je suis stimulé par la mode des années 50, et j’ai donc cherché un vieux prénom. Geneviève est le prénom de ma mère, et comme c’est elle qui m’a appris les bases, notamment la couture, je voulais lui rendre hommage. Sans son apprentissage, je n’en serais pas là aujourd’hui.


Tu développes ta marque, tu fais aussi de la photographie…

J’adore la photographie, et je gère aussi cette partie pour ma marque. C’est plus simple car au moins si tu es déçu du résultat, tu peux t’en prendre qu’à toi même. La pellicule c’est un truc pas très net, qui n’est pas parfait, mais qui a son intérêt. À mes yeux, c’est plus humain et accessible visuellement qu’un beau rendu digital qui sera très net et parfait, mais qui ne correspondra pas du tout à ce que je fais.

Tu travailles tout seul pour ta marque ?

J’ai des stagiaires avec moi. Je prends quelqu’un en continu, depuis un an maintenant. Je vais peut être faire appel à deux stagiaires pour ma prochaine collection. C’est dur, car je suis pas habitué à bosser avec des gens. Chez Coltesse, je me charge de beaucoup de choses donc je reste majoritairement seul. Transmettre l’information à quelqu’un, c’est pas évident. Malgré tout, c’est une très bonne expérience. Les personnes qui vont bosser avec moi vont faire un peu de tout : développer un patronage, faire des recharges de styles etc. Comme je suis voué à faire de tout pour ma marque, parfois j’ai besoin d’aide sur toutes les tâches. Je suis dans ma bulle, mais je reste ouvert aux autres et à leurs idées pour découvrir d’autres univers. Je préfère travailler avec quelqu’un qui a un fort caractère, qui peut m’envoyer chier et qui va insister, que quelqu’un qui va dire « oui » à tout ce que je propose.

3 mots pour qualifier ta marque ? Explique nous l’univers

Le premier serait « brut ». J’aimerais bien faire des shoots mettant en scène des personnes qui se battent, ou font de la lutte. On peut jouer sur pas mal de choses avec les coups. Le second serait « classique », car j’ai tendance à aller choper des codes et à les appliquer sur des vêtements classiques qui n’ont rien à voir à la base. Je vais par exemple aller chercher un morceau de jean et le poser sur un pantalon classique. Et enfin, « oversize » car je fais des volumes assez importants. C’est un des pendants de ma marque d’avoir un vêtement dans lequel tu te sens à l’aise, qui peut parfois te recouvrir.

Tu as combien de collections ? 


Deux. La première s’appelle « Les Déserteurs ». L’univers est très paramilitaire et représente des gens qui essaient de fuir le monde pour créer une vraie unité plus reculée. La deuxième n’a pas de nom. On reste un peu dans le même univers, je me suis inspiré de Mad Max. La population est dans la merde, n’a plus rien à bouffer, et tout le monde porte des bouts de vêtements du passé.

Il y a une collection que tu préfères ?

J’ai une préférence pour la première. J’ai eu plus de temps pour la préparer, j’étais bien accompagné, et j’ai eu des retours de personnes que j’estime. Cette collection était aussi beaucoup plus expérimentale, avec des vêtements impossibles à porter, comme par exemple un manteau en bâche de camion suisse qui faisait environ 1kg/m² .

Tu utilises des matières recyclées ?

Globalement, je tends à utiliser 50% de tissus dans mes collections, le reste ce sont des matières récupérées, des matériaux militaires. Récemment, j’ai trouvé plein de couvertures militaires en laine avec lesquelles je vais faire des écharpes. J’ai des doublures de parka ouatées qui vont devenir des manteaux, et que je vais reconstruire avec d’autres tissus. J’essaie d’utiliser les vêtements comme des tissus, je les démonte pour les remonter par la suite. Je prévois par exemple de faire une chemise inspirée d’un personnage de la série South Park, Tweek. Il a une chemise qu’il porte avec les boutons décalés. Je prévois de la développer avec des détails qui me correspondent. Je ferai ça avec des chemises slovaques des années 70 que j’ai chiné, assez brutes, fabriquées en URSS. J’en ai une vingtaine, je les démonte toutes pour avoir un maximum de tissus et remonter une chemise. Le fait de démonter certaines pièces peut prendre plus de temps qu’en remonter d’autres, d’où le prix assez élevé de mes produits. Pour une chemise, le fait de démonter les pièces me prendra à peu près un quart du temps de fabrication.

Où vas-tu récupérer ces pièces ?

Dans des stocks miliaires, sur internet, je chine pas mal. Prochainement, j’aimerais bien aller dans les pays de l’Est car ils ont des marchés ouverts énormes où tu peux trouver 100-200 pièces sans problème. 

Lèguerais-tu cette tâche à un stagiaire ?

Non pas vraiment (rires). Il y a l’excitation de trouver un vêtement, un tissu, une machine qui a de l’histoire. C’est quelque chose que je préfère faire personnellement.

Comment en es-tu arrivé à t’intéresser à la mode ?

Je ne m’en souviens pas personnellement, mais quand j’étais tout petit ma mère me trouvait bien chiant par rapport aux fringues. J’étais très calme, mais je pouvais piquer une crise pour une tâche sur ma chaussure (rires). J’ai toujours aimé le vêtement, j’ai eu des styles différents. Au collège, j’avais une vision très superficielle du vêtement « jeune » et « tendance ». Lorsque j’ai démarré mes études en économie, j’ai compris que je voulais faire quelque chose de plus créatif. Je voulais faire quelque chose de mes mains.

Y’a-t-il un aspect de la mode que tu n’apprécies pas ?

Le côté mondain. Je suis un loup solitaire, et ça n’aide pas, comme dans tous les milieux.

Tu te présentes comme une marque menswear, et une majorité de tes modèles sont des femmes. Une raison à cela ?

Il y a des pièces que j’ai trouvé beaucoup plus fortes sur les femmes que sur les hommes. Je trouvais ça intéressant de créer cet équilibre entre le vêtement très brut que je propose, et le côté sensuel que la femme peut lui donner. Il est beaucoup plus difficile de trouver ce côté doux et sensuel chez l’homme. Je commence à avoir des idées mais c’est moins intuitif, et bien sûr tout dépend si le modèle se prête au jeu ou non.

D’où viennent tes inspirations pour tes créations ?

Côté mode, mes piliers de l’époque sont Craig Green et Yohji Yamamoto. Yohji est très orienté oversize, avec des volumes japonais, et ce côté tailleur très classique. Quant à Craig Green, on reste sur de l’oversize, mais avec ce côté très militaire, des couleurs franches, ce que j’aime beaucoup chez lui. Dans le vêtement militaire, il y a un certain niveau d’excellence qui me plaît. Tout est fabriqué de façon à ce que le vêtement soit pratique et adapté pour le confort de celui qui le porte. Hors mode, l’univers cinématographique m’inspire beaucoup. Il n’est pas impossible qu’un jour j’essaie de caler du Tarantino ou du Scorsese dans une de mes collections.

Que veux-tu que les gens ressentent en portant tes vêtements ?

Je veux qu’ils les portent sans craindre de s’échouer sur le sol, ou contre un mur, dans un état d’ébriété… Le fait de ne pas avoir peur de salir sa petite veste, ou son petit accessoire, ça me touche vraiment. Je veux donner un sentiment de liberté à celui qui porte mon vêtement. Quand tu mets un certain prix dans un vêtement et que tu l’abimes, ça peut saouler. Avec mes pièces, tu peux partir à l’aventure, elles te suivront. C’est aussi pour cette raison que j’apprécie les vieux tissus. Il y a un aspect qu’on ne retrouve plus, et ça permet d’avoir un vêtement « prêt à tout ».

Quelle est ta signature ?

La photographie. Par rapport aux vêtements que je développe, si tu fais un shoot ultra propre, sans contraste, très calme, je trouverais ça chiant et incohérent. J’aime représenter ce que je ressens à travers la photo, en mettant en valeur des détails et la manière de porter mes vêtements. J’adore les effets flous, les exagérations de mouvements, qui donnent parfois l’impression que les membres sont décuplés, et donnent un effet paranormal au corps. Cette manière de photographier représente complètement ce côté « dans l’action » et « prêt à tout » que je veux transmettre.

Quels sont tes futurs projets ?

J’organise un showroom pour ma marque en Janvier à Paris. Sinon, je prévois aussi de développer une autre collection. Il y aura de l’accessoire, du vêtement, et je développerai également du bijou pour la première fois.

Peut-on d’ores et déjà acheter tes pièces ?

Oui, sur mon site maisongenevieve.com, et également lors d’événements pop-up ou via le bouche-à-oreille.

Quelle serait la collaboration de tes rêves ?

Faire un costume pour un Tarantino serait assez émouvant. Comme je l’ai dit plus tôt, je suis fort inspiré de l’univers cinématographique.

Si tu étais un film ?

Taxi Driver. Ça se passe post-guerre, le protagoniste a un mépris total de la société, l’esthétique et le côté brut collent bien à ma marque.

Quentin Tarantino & Uma Thurman - Kill Bill : Volume 1, 2003
Robert de Niro - Taxi Driver, 1976

Des conseils à donner aux jeunes créateurs qui souhaitent lancer leur marque ?

Il ne faut pas avoir peur de se crasher, et faire des erreurs. Si tu n’essaies rien, tu n’auras forcément rien au final. Si tu essaies de réaliser quelque chose, tu vas forcément te confronter à des difficultés mais au moins, tu as ce sentiment de progression. Dans les moments difficiles, quand tu observes ce que tu as accompli, ça te rassure. Quand tu ne fais rien, tu es seul avec tes doutes.