Marguerite
Marguerite Bones | Paris

" Tout a commencé avec mon obsession pour la chair, sa mollesse et son rebond. J’essayais dans mon travail plastique de comprendre où étaient cachées les émotions sous la peau, dans les entrailles. Le métal est arrivé comme un outil de recherche, pour passer à travers, percer à jour. "

Peux-tu te présenter rapidement ?

Marguerite, femme cis blanche, pan, française de 28 ans. Actuellement bijoutière, j’ai commencé par un BTS de Design graphique, à l’école de Condé, à Paris. Je suis ensuite partie pour la Gerrit Rietveld Academie, école de design et de beaux arts à Amsterdam, où j’ai joyeusement et rapidement bifurqué pour le bijou. Guidée par mon envie de travailler le rapport au corps et à la chair, j’ai choisi d’aller dans le département « Jewellery Linking Bodies ». Petit à petit, je suis tombée amoureuse du métal et je suis partie à Tokyo faire un échange à l’école Hiko Mizuno pour approfondir mon travail. Mais c’est surtout après ma formation, sur mon établi, que j’ai développé l’aspect technique de mon travail.

Quelle est la genèse de ta marque ?

Tout a commencé avec mon obsession pour la chair, sa mollesse et son rebond. J’essayais dans mon travail plastique de comprendre où étaient cachées les émotions sous la peau, dans les entrailles. Le métal est arrivé comme un outil de recherche, pour passer à travers, percer à jour. Rapidement j’ai compris qu’en faisant des bijoux je n’avais plus besoin d’essayer de reproduire la chair puisque le corps devenait le socle de mes sculptures. Depuis, j’explore le piquant et le tranchant dans tous leurs états.

Quel est le nom de ta marque ?

Marguerite Bones. C’est arrivé un peu par hasard. Durant mon échange au Japon, on nous avait attribué une étiquette avec notre nom et ils s’étaient clairement trompés sur le mien ! Bones. Ça sonnait tellement bien et puis ça me correspondait tout à fait : la chair, l’appétit du corps… alors je l’ai gardé.

Trois mots pour la qualifier ?

Sharp, Spiky et Genderfull.

Ce qui me plaît dans le piquant et le tranchant, c’est qu’ils révèlent notre vulnérabilité. Leur aspect est immédiatement perçu comme dangereux, menaçant. Mais pourquoi aurions-nous besoin de menacer ? En y réfléchissant, je me dis que c’est sûrement pour se protéger, pour montrer les crocs, et c’est peut-être là, finalement, le symbole de notre vulnérabilité. En se les appropriant je suis convaincu qu’on peut se sentir soi-même. Gender full, c’est pour inclure tout le monde, se libérer de la binarité du genre, pour créer un espace où tous les corps se sentent bien. Je le préfère au terme “gender neutral”. Déjà, parce que j’ai quelques problèmes avec le mot “neutre” en général, mais aussi parce qu’il est plus positif, plus inclusif. Je préfère nous voir comme des additions plutôt que des soustractions. En bref, mes bijoux sont là pour donner de la force aux personnes qui en ressentent le besoin.

D’où viennent tes inspirations pour tes créations ?

Je suis passionnée par les bijoux de la période Art Nouveau, notamment par l’œuvre de Lalique. Je suis aussi fascinée par l’architecture gothique, particulièrement par les alcôves qui sont pour moi des portes dont la forme m’apaise. J’ai toujours été intriguée par les travaux de ferronnerie, les barrières, les piques de défense. Selon moi, ce sont à la fois des bijoux architecturaux et des objets dérangeants, ils sont beaux mais ils ont pour objectif d’intimider, de menacer. Au final, ils indiquent surtout qu’il y a quelque chose de précieux, de caché juste derrière !

As-tu une signature ?

Les 6Spikes. Fabriquées à partir de fonte d’aubépine et d’une découpe laser que j’ai dessinée, elles sont devenues mes boucles d’oreilles signature. Portées en paire ou en solo, elles séduisent pas mal de monde. J’en ai même fait mon logo.

As-tu une pièce favorite dans tes collections ?

Ma pièce favorite en ce moment est la paire de créoles. J’aime leur côté blingz, Y2K, lolita mais acéré. Elles vont bien avec mon obsession du moment pour le rose.

Que veux-tu que les gens ressentent en portant tes vêtements ?

Je veux qu’iels se sentent puissant.e.s, qu’iels s’approprient ses vulnérabilités, sa différence et en fasse sa force. Un processus assez compliqué, donc autant le faire en brillant !

Quels sont tes designers préféré.e.s ?

Je suis une grande fan du Studio new yorkais Bond Hardware, elles explorent une esthétique qui m’est chère mais surtout, j’adore le fait qu’elles aient la liberté et la précision d’explorer leur sujet à travers des médiums très différents. Je suis aussi sensible au travail d’Ektor Garcia, ses installations sont si délicates et émouvantes, j’aimerais beaucoup voir son travail en vrai un jour. Et pour finir je ne peux m’empêcher de mentionner Hannah Levy, ses sculptures sont si monumentales et pourtant si légères, la tension qu’elle crée entre les matériaux est juste insoutenable.

Quelle serait la collaboration de tes rêves ?

J’aurais adoré travailler avec Thierry Mugler. Mais sinon, je pense depuis quelque temps à faire une collaboration avec Yanis Khalifa. C’est un incroyable danseur de voguing old way et j’adorerais faire une vidéo dans laquelle il gère la chorégraphie.

Y-a t-il une personne que tu adorerais voir porter tes bijoux ?

Sevdaliza, c’est vraiment une déesse. Hunter Schafer et Barbie Ferreira, of course. Adèle Haenel, Barbara Butch. Et clairement Bruce Willis et le pape, ça fera plaisir à ma mère.

La création mode est-elle un art ?

Sans aucun doute ! Pour moi le vêtement, comme les bijoux et les accessoires, sont des mini-sculptures qui ont juste choisi un autre socle, le corps. Forcément les contraintes sont différentes mais c’est justement là que l’art se crée à mes yeux. La différence se joue tout de même dans le rapport à l’autre en tant qu’artiste/créateur. C’est facile pour le public de comprendre qu’un bijou est un bijou et, en soit, ça reste un produit commercial.

Quand on est devant une œuvre d’art, il y a comme cette nécessité de comprendre l’intention de l’artiste. Alors que devant un bijou, on peut se contenter de l’apprécier, ça me plaît, ça ne me plaît pas, ça me va bien, c’est mon style ou pas. C’est justement à travers ces deux niveaux de lecture que je me sens confortable, on peut apprécier mon travail sans le comprendre mais on peut aussi chercher un peu plus loin. Pour moi, c’est un entre-deux où je suis chez moi, entre l’art et l’entrepreneuriat.

Des conseils à donner aux jeunes créateurs qui souhaitent lancer leur marque ?

Ne pas se poser trop de questions. Je pense que c’est nécessaire de se faire confiance, vous savez ce que vous faites et pourquoi. Même si certaines personnes ne comprennent pas votre travail, persévérez. Les réactions positives vous embaumeront pendant plusieurs semaines. Je pense qu’il est nécessaire de s’entourer de personnes en qui vous avez confiance et qui sont prêtes à vous donner un coup de main au besoin. Aussi, il faut accepter qu’on ne sait pas tout faire mais que d’autres personnes en sont capables ou sont simplement meilleures.

Par exemple, même si j’ai un BTS en graphisme, je travaille dorénavant avec deux graphistes géniaux. Aussi, j’adore écrire mais je demande toujours à ce qu’on me relise (Trois relectures sur cette interview), j’ai aussi ma maman qui est toujours là pour répondre à mes questions de compta et de législation, des ami.e.s bijoutier.e.s pour parler technique et esthétique et enfin une super amie qui me répond et me calme quand c’est la panique. Un vrai crew et beaucoup de persévérance en soi.